A Moscou, un "Apple Store" des cryptomonnaies souffre du flou juridique

A Moscou, un "Apple Store" des cryptomonnaies souffre du flou juridique
Un bitcoin, le 17 janvier 2018 à Paris

AFP, publié le mardi 23 octobre 2018 à 11h00

Sur l'un des principaux boulevards de Moscou, il faut d'abord sonner, puis franchir deux lourdes portes et le regard suspicieux d'un gardien pour accéder au paradis du bitcoin, une boutique de cryptomonnaies sans équivalent en Russie.

C'est dans les anciens locaux d'une banque transformés en espace ultra-moderne qu'a ouvert en février la boutique "DeeCrypto", où l'on peut acheter logiciels, cartes graphiques et tout autre matériel nécessaire pour "miner" plusieurs types de cryptomonnaies, dont les plus connues sont le bitcoin et l'ethereum.

"Des clients venaient en disant +Je veux des bitcoin, mais je ne sais pas ce que c'est+, et ici, comme dans un Apple Store, on lui explique. Il peut en acheter ou s'équiper pour en fabriquer lui-même, on peut même venir lui installer sa propre +ferme+", explique le fondateur Denis Onatsik, fringuant quadragénaire en chemise blanche et bagues en or. 

Ce moscovite, qui a son activité principale dans le secteur du bâtiment, a commencé il y a deux ans par monter des "fermes" de bitcoins, sorte de planches à billets virtuelles, dans des lieux désaffectés de ses chantiers.

"Nous avions besoin d'avoir des magasins +offline+, d'un véritable lieu. Parce que les personnes ont davantage confiance quand tout se trouve sur une étagère, qu'on peut entrer, regarder, toucher, que le vendeur vous explique à quoi sert l'équipement, comment ça fonctionne, avec un service après vente", explique M. Onatsik.

"Il y a un grand facteur risque quand on fait tout en ligne. Il y a eu beaucoup de fraudes, des gens qui achetaient des machines et n'étaient jamais livrées, ou ne recevaient jamais les bitcoins payés...", énumère-t-il.

 - "Club" -

La boutique est donc conçue comme un "club": les membres se connaissent et peuvent acheter, vendre ou échanger des devises virtuelles entre eux.

Environ une centaine, essentiellement des hommes d'affaires, viennent payer leurs transactions en espèces et comptent donc sur un "service de sécurité sérieux".

La boutique a même obtenu une licence du FSB, les services de sécurité russes, qui encadrent les activités dans le domaine des algorithmes.

Sur les murs blancs, des grands écrans permettent de suivre en temps réel les cours des cryptomonnaies ou de choisir du matériel. Dans des vitrines sont exposés des "porte-monnaies pour devises virtuelles" mais aussi des pulls et des t-shirts floqués du signe du bitcoin, un "B" barré de deux traits verticaux, pastiche du dollar.

Mais le plat de résistance ronronne dans un coin: il s'agit des fameux "miners" ou machines à "miner", qui créent des monnaies virtuelles. "Il suffit d'avoir de l'électricité et internet, et les machines +minent+ presque toutes seules", explique M.Onatsik.

"Aujourd'hui, elles coûtent entre 35.000 et 50.000 roubles (entre 470 et 670 euros au taux actuel), alors qu'elles coûtaient 300.000 roubles (4.000 euros) cet hiver", regrette-t-il, indiquant les machines d'une certaine marque.

- Âge d'or révolu -

L'âge d'or des cryptomonnaies semble en effet révolu. Après avoir grimpé à près de 20.000 dollars fin décembre 2017, le cours du bitcoin s'est effondré en début d'année et peine depuis à se reprendre.

"Aujourd'hui, les cryptomonnaies et une structure comme la nôtre ne sont ni interdites ni explicitement autorisées" dans le pays, explique le gérant, qui a d'abord profité de cette zone grise dans la loi russe, dans un pays considéré à la pointe dans le secteur.

"Nous étions sûrs qu'il y aurait une file d'attente devant le magasin, comme devant le mausolée de Lénine à l'époque soviétique", s'esclaffe-t-il. "Des personnes étaient intéressées pour ouvrir des franchises dans d'autres villes".

"Puis le printemps est arrivé, la valeur du bitcoin a été divisée par trois, la demande et les prix des équipements ont baissé. Et la loi devant légaliser la circulation des cryptomonnaies se fait encore attendre", regrette l'entrepreneur, qui espérait que la légalisation démocratiserait l'accès aux cryptomonnaies et qui souffre désormais de l'incertitude juridique.

Si le prix des cartes graphiques est plus abordable qu'avant, la baisse des cours des cryptomonnaies fragilise la rentabilité du "minage". A cela s'ajoute le coût de l'électricité, "chère à Moscou", estime Denis Onatsik, ce qui entame davantage l'intérêt économique de la fabrication de cryptomonnaies.

Il reste pourtant optimiste pour d'autres régions russes, au climat froid favorable (car les fermes de bitcoins peuvent être victimes de surchauffe) et à un prix de l'électricité défiant toute concurrence. 

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