A Paris, la fête des AOP européennes est ternie par les taxes américaines

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Exposition de fromages AOP à Paris, le 18 octobre 2019.
Exposition de fromages AOP à Paris, le 18 octobre 2019.
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© AFP, BERTRAND GUAY

AFP, publié le samedi 19 octobre 2019 à 12h02

Sur de grands plateaux ronds en bois, Maroilles, Chavignol, Epoisses et Brie de Meaux exhalent les parfums des terroirs. Une "fête des fromages AOP", sponsorisée par l'Union européenne, bat son plein ce week-end à Paris. Mais certains exposants affichent des mines préoccupées.

Les Etats-Unis ont imposé vendredi des taxes douanières punitives sur une série de produits agricoles européens en réponse à un différend commercial dans l'aéronautique entre Boeing et Airbus. 

"Ouf, cette fois-ci, le Roquefort est passé à travers les mailles du filet", lâche dans un soupir de soulagement une responsable de la plus ancienne et emblématique appellation fromagère française, qui participe à l'exposition parisienne. 

La plupart des fromages français ont en effet pour l'instant été épargnés. Mais certains craignent que les 25.000 tonnes de fromages exportés chaque année outre-Atlantique soient les prochaines sur la liste des taxes douanières de Donald Trump.

Alors que Parisiens et touristes se pressent pour goûter les Beaufort et Reblochon appartenant à la cinquantaine de fromages, crèmes et beurres bénéficiant en France de l'Appellation d'origine protégée européenne (AOP), les mauvais souvenirs américains du Roquefort remontent ainsi à la surface. 

"Nous avons subi une surtaxation pendant 10 ans aux Etats-Unis, de 1999 à 2009, en réponse à l'interdiction de commercialisation du boeuf aux hormones américain en Europe", se souvient Cécile Arondel-Schultz, secrétaire-générale de la Confédération générale de Roquefort.

- "Une guerre" -

Aujourd'hui, en France, les sanctions visent la majorité des vins, en épargnant les pétillants, les spiritueux et le vin en vrac. Elles frappent aussi une grande partie des fromages italiens, dont le Parmesan, des vins espagnols, allemands et britanniques, des whiskys écossais "single malts", des olives et huiles espagnoles...

Un ciblage "machiavélique", pour "semer le trouble entre les Etats membres" de l'Union européenne, estime un responsable de la filière laitière française.

"Ils n'ont pas trop touché les gros contingents industriels, les grandes marques, ils s'attaquent aux produits à appellation géographique, soit le symbole de l'Europe, c'est une guerre", tonne aussi Claude Vermont-Desroches, président de l'ONG OriGIn. Basée à Genève, cette dernière réunit les quelques 9.000 produits à indication géographique, dont la majorité sont européens, répertoriés sur la planète.

Pour M. Vermont-Desroches, qui a longtemps dirigé l'une des AOP phare en France, celle du Comté, "les Américains veulent écraser une exception européenne". 

"Je reviens de Bruxelles où j'ai vu une lettre des producteurs laitiers américains adressée au président Trump dans laquelle ils disent leur haine du système européen, qu'ils jugent protectionniste", assure-t-il à l'AFP.

Les vins, fromages ou charcuteries AOP font la part belle aux paysans et aux viticulteurs, aux terroirs et à leurs savoir-faire locaux, et sont mal vus aux Etats-Unis, "qui défendent les marques privées et ne sont pas favorables aux démarches collectives de territoires", estime Michel Lacoste, président du Conseil national des appellations d'origine laitière (CNAOL), tout juste arrivé du Cantal où il est éleveur laitier.

"Derrière l'activité économique générée" par les 600 tonnes de comté exportées chaque année aux Etats-Unis, Alain Mathieu, producteur de lait dans le Jura et nouveau président de l'interprofession de ce fromage, relève surtout l'importance du "travail de long terme pour sensibiliser des consommateurs américains aux valeurs des fromages d'appellation d'origine".

Pour lui, les AOP, reliés à des territoires géographiques précis et devant respecter des cahiers des charges drastiques sur leurs méthodes de fabrication (races des vaches ou des brebis, taille des troupeaux, alimentation des animaux, pâte crue ou cuite, etc.) doivent être protégés. Ils sont synonymes de "culture", de "collectif", "d'environnement" et de "gastronomie". 

Une sorte d'exception européenne, défendue par la Commission dans les accords commerciaux qu'elle signe avec des tiers et même reconnue par l'Organisation mondiale du Commerce, qui permet de faire vivre des territoires ruraux ou de montagne, qui seraient sinon désertés.

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