Afrique du Sud: sur le front du coronavirus, souvenirs de la guerre contre le sida

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Vue générale sur le township tentaculaire de Khayelitsha, aux portes du Cap, le 4 mai 2019.
Vue générale sur le township tentaculaire de Khayelitsha, aux portes du Cap, le 4 mai 2019.
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© AFP, RODGER BOSCH

AFP, publié le vendredi 29 mai 2020 à 17h20

Le Dr Eric Goemaere se souvient très bien de la première fois où il a posé le pied dans le township tentaculaire de Khayelitsha, aux portes du Cap. C'était en 1999 et l'Afrique du Sud découvrait alors avec effroi les ravages du sida.

"Tous les jours, il y avait des embouteillages devant le cimetière", raconte le médecin belge. "Les gens tombaient comme des mouches (...) il n'y avait pas de traitement, alors les malades se contentaient d'aller à l'église".

Deux décennies plus tard, le Dr Goemaere, 65 ans, et ses collègues de l'ONG Médecins sans frontières (MSF) se retrouvent aux avants-postes du combat contre une autre épidémie meurtrière.

La mégapole du Cap (Sud-Ouest) et sa province du Cap-occidental recensent à elles seules les deux tiers des 27.500 malades du Covid-19, dont 580 sont morts, recensés dans le pays. Le bidonville de Khayelitsha en est un des principaux foyers.

"Le nombre de personnes infectées augmente rapidement", note le médecin, qui coordonne la construction d'un hôpital de campagne de 65 lits pour les accueillir.

Face au Covid-19, l'expérience acquise par les vétérans du combat contre le VIH comme lui est précieuse.

"On essaie toujours d'être au plus près des populations touchées", dit-il, "cette fois, nous avons impliqué les populations beaucoup plus en amont de l'épidémie".

En 1999, l'explosion des cas de sida a semé la panique à Khayelitsha. Le virus y faisait des dizaines de victimes chaque jour et les seuls traitements n'étaient accessibles que dans de lointains hôpitaux, à des prix hors de portée de ses patients.

- Préjugés -

Dans les cliniques locales, les médecins "étrangers" étaient accueillis avec suspicion. "Les infirmières nous disaient +ne venez pas, vous allez nous infecter+", se rappelle le Dr Goemaere.

"En fait, la majorité des patients que nous recevions étaient déjà porteurs du virus. Mais comme il n'y avait pas de dépistage, personne ne réalisait le danger".

Largement perçue comme une maladie importée de l'étranger - comme le nouveau coronavirus -, le sida était alors associé à la prostitution et à l'homosexualité. Il a fallu beaucoup de temps pour briser les préjugés et la stigmatisation et convaincre les patients de venir consulter.

Ce patient travail de sensibilisation des populations s'est répété dès l'apparition des premiers cas de Covid-19.

Le nouveau coronavirus "est considéré comme un virus importé par les Blancs", explique Nompumelelo Mantangana, infirmière à MSF. "Sur le terrain, nos agents font du porte-à-porte pour distribuer des tracts expliquant ce qu'est le Covid-19".

Ils investissent aussi les réseaux sociaux et les médias locaux pour faire taire les "fake news".

Comme à l'époque de l'épidémie de sida, les soignants qui combattent aujourd'hui le coronavirus souffrent des retards de traitement des tests de dépistage.

"Au début du sida, il fallait envoyer tous les tests à un laboratoire central", souligne Eric Goemaere. Les retards n'ont été résolus qu'en 2001 avec la mise en service d'un test dont les résultats étaient disponibles en vingt minutes.

- Traitements pour tous -

"Ce fut une révolution", ajoute le médecin. "Le jour où nous pourrons disposer d'un test rapide (pour le coronavirus) à Khayelitsha, ça changera la donne". A condition toutefois, dit-il, de disposer d'un traitement. 

Mettre un traitement à la disposition des malades est précisément ce qui a amené le Dr Goemaere à Khayelitsha.

A l'époque, il travaillait sur la réduction du risque de transmission du VIH de la mère à l'enfant grâce à l'AZT, un des premiers médicaments antirétroviraux.

En arrivant en Afrique du Sud, il a dû affronter des autorités qui niaient la réalité de l'épidémie, le président de l'époque Thabo Mbeki en tête. "C'était terrible. Le gouvernement m'a fermement suggéré de me tenir tranquille".

"Il (le gouvernement) refusait que MSF utilise certains médicaments", confirme l'infirmière Nompumelelo Mantangana. "Il a fallu qu'on traîne notre propre gouvernement devant les tribunaux pour qu'il offre un traitement aux malades".

"C'est différent avec le Covid", s'empresse-t-elle d'ajouter, "cette fois ils ont agi rapidement, nous travaillons ensemble".

Le Dr Goemaere se félicite lui aussi de la réactivité du gouvernement sud-africain face au Covid-19. Il espère qu'il ne tardera pas cette fois à proposer rapidement un traitement à ses citoyens, contrairement à ce qui s'est passé avec le sida.

"Dès qu'un traitement ou un vaccin seront sur le marché, nous ferons tout notre possible pour qu'il soit accessible dans les pays les plus pauvres", promet le médecin.

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