Dans la baie américaine de Chesapeake, le crabe bleu abandonné faute de saisonniers

Dans la baie américaine de Chesapeake, le crabe bleu abandonné faute de saisonniers
Pendant deux décennies, au printemps, Jose Bronero Cruz quittait son Mexique natal pour Hoopersville, dans la baie de Chesapeake dans le Maryland, connu pour ses crustacés et son crabe bleu.

AFP, publié le dimanche 11 octobre 2020 à 08h01

Pendant deux décennies, au printemps, Jose Bronero Cruz quittait son Mexique natal pour Hoopersville, dans la baie de Chesapeake dans l'Etat américain du Maryland, connu pour ses crustacés et notamment son crabe bleu.

Ce printemps, Jose n'est pas venu dans cette région située non loin de la capitale Washington, et son absence a été remarquée, tout comme celle d'autres saisonniers, attendus chaque année dans les usines de transformation de crabe, un des poumons économiques de cette petite ville côtière. En cause, l'absence de visa -- H-2B -- nécessaire pour travailler temporairement aux Etats-Unis.

Ce problème, auquel se sont ajoutées la fermeture de frontières, les restrictions aux voyages et autres perturbations causées par la pandémie de coronavirus, a paralysé des pans de l'industrie du crabe du Maryland cette année, poussant deux tiers des usines de transformation des fruits de mer à fonctionner partiellement ou à mettre la clé sous la porte.

"Nous avons survécu au Covid-19, mais nous sommes dans une région où il n'y a pas assez de main-d'oeuvre locale", raconte Janet Rippons-Ruark, qui se repose sur les saisonniers étrangers pour faire tourner son entreprise. "On n'a pas de vivier" de travailleurs.

"Il n'est pas certain qu'on survive sans main-d'oeuvre" étrangère, renchérit Jack Brooks, le président de The Chesapeake Bay Seafood Industries Association, qui défend les intérêts du secteur.

Début octobre, quelques visas ont finalement été accordés à des travailleurs saisonniers, dont Jose, mais Jack et Janet aimeraient une solution pérenne pour dissiper définitivement leurs craintes car le secteur a du mal à attirer les travailleurs américains.

Si de nombreux Américains veulent avoir le crabe bleu dans leurs plats, travailler dans la transformation de crustacés n'attire pas les foules. Ce métier implique de démembrer le crabe, décoller la carapace, séparer le crabe en deux, décoller la chair, extraire la chair...

Le fait qu'il s'agisse d'emplois temporaires n'aide pas non plus. Les usines sont ainsi obligées de se reposer sur une main-d'oeuvre étrangère, venant essentiellement du Mexique ou d'autres pays d'Amérique latine.

         "Réformer la loi"

Le Maryland est le deuxième Etat exportateur de crabe aux Etats-Unis après la Louisiane, d'après les chiffres officiels. "Nous ne sommes pas dans une industrie en croissance à l'heure actuelle mais nous avons un produit local que beaucoup de gens réclament", dit M. Brooks.

Jose Bronero Cruz, qui vient de l'Etat de Tabasco au Mexique, raconte que sa paie est bien meilleure que s'il était resté dans sa ville natale. "Au Mexique, on ne gagne pas vraiment beaucoup d'argent", explique M. Cruz, 46 ans. "Ici, c'est possible".

Les ONG de défense de travailleurs immigrés sont plus critiques et assurent que ces saisonniers vivent dans des logements précaires, avec une assurance-santé déplorable.

Pendant vingt ans, Joe Spurry, propriétaire de Bay Hundred Seafood, a eu recours à un groupe d'immigrés cambodgiens vivant de façon permanente aux Etats-Unis. Mais vu leur âge avancé, il devra désormais chercher une nouvelle main-d'oeuvre, ce qui passe par l'étranger et le visa H-2B, dont la procédure est un casse-tête.

"Ce n'est pas que notre activité ne tourne pas bien", dit-il. "C'est qu'on dépend de la main-d'oeuvre".

Les Etats-Unis n'octroient que 66.000 visas H-2B par an, ce qui représente deux tiers des 99.000 demandes recensées début 2020 par le département du Travail. L'industrie du crabe du Maryland n'en demandait que 450 mais elle est en concurrence avec d'autres secteurs économiques.

L'une des solutions pour éviter la mort de l'industrie dans la baie de Chesapeake, affirment les acteurs, est de réformer la loi sur l'immigration, dans l'impasse au Congrès. Pour autant, ils ne se font pas d'illusions quel que soit le vainqueur de la présidentielle du 3 novembre.

Quand Joe Biden était vice-président sous la présidence Obama, "rien n'a changé", rappelle Jay Newcomb, propriétaire d'une usine de transformation. Donald Trump a été président pendant quatre ans, "rien n'a changé", ajoute-t-il, résigné.

Dans ces conditions, "c'est difficile de rester ouvert", avance Janet Rippons-Ruark, contrainte de vendre des crabes vivants cette saison en l'absence de ses saisonniers.

Vos réactions doivent respecter nos CGU.