En Syrie, le bétail est en danger, et pas seulement à cause des jihadistes

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Mohamed Saasani, surnommé Abou Kassem, et son troupeau dans la Badiya, au sud-est de Damas, le 15 avril 2021
Mohamed Saasani, surnommé Abou Kassem, et son troupeau dans la Badiya, au sud-est de Damas, le 15 avril 2021
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© AFP, LOUAI BESHARA

AFP, publié le vendredi 07 mai 2021 à 10h44

Enfant, Mohamed Saasaani accompagnait son père dans les pâturages de la Badiya pour nourrir les moutons de la famille. Mais cette région de la Syrie en guerre est désormais infestée de jihadistes et de mines, tandis que le fourrage coûte trop cher.

Enfant, Mohamed Saasaani accompagnait son père dans les pâturages de la Badiya pour nourrir les moutons de la famille. Mais cette région de la Syrie en guerre est désormais infestée de jihadistes et de mines, tandis que le fourrage coûte trop cher.

La vaste Badiya, zone semi-désertique qui s'étend de la banlieue de Damas jusqu'à l'extrême est du pays, à la frontière irakienne, a longtemps été une des zones de pâturage les plus prisées de la Syrie.

Mais les dangers ont contraint les éleveurs à se tourner vers le fourrage industriel, pourtant très coûteux dans un pays en plein effondrement économique, qui a perdu en une décennie de guerre près de la moitié de son cheptel.

"On a peur d'aller à la mort avec nos moutons", résume Mohamed Saasaani, un des éleveurs les plus célèbres des environs de Damas, connu sous le nom d'Abou Kassem.

"Nous craignons les mines, les jihadistes et les bandits", ajoute-t-il, en référence au groupe Etat islamique.

Désormais, il emmène ses bêtes paître à Al-Hayjana, près de la Ghouta orientale, considérée comme le verger de Damas. Assis sur un rocher, il raconte les longues pérégrinations de son enfance, quand son père conduisait des centaines de moutons jusqu'aux portes de Palmyre, la perle du désert.

Aujourd'hui, il pourrait y perdre un mouton, sur une des mines qui ont déjà tué des centaines de personnes. 

Depuis la chute de leur "califat" en 2019, les jihadistes de l'EI qui ont renoué avec la clandestinité utilisent la zone comme base arrière pour lancer des attaques meurtrières.

- Fonte du bétail -

Les éleveurs se tournent donc vers les fourrages importés dont les prix se sont envolés en raison de la chute de la livre syrienne.

Comme de nombreux bergers, Abou Kassem a dû vendre une grande partie de son bétail, réduisant ainsi son troupeau de 500 moutons à moins d'une centaine.

Avant la guerre, les bergers s'enorgueillissaient de la taille de leurs élevages qui suffisaient à couvrir les besoins du marché local et permettaient même des exportations.

En 2010, le pays comptait 15 millions de moutons et 10 millions de vaches. En dix ans, ces chiffres ont été divisés par deux, indique à l'AFP Oussama Hammoud, responsable au ministère de l'Agriculture.

Les raisons abondent. Il y a d'abord "la contrebande vers les pays voisins, le bétail syrien étant très prisé", explique Abdel Razzak Wayha, à la tête d'un centre vétérinaire. "Mais aussi l'assèchement des puits d'eau et les années de sécheresse avec le recul des précipitations", ajoute-t-il.

L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) cite également les mouvements de population entraînés par les combats.

"Quand les gens sont déplacés, ils ne peuvent pas vraiment prendre les animaux avec eux, ni les nourrir en route", explique le représentant de la FAO en Syrie, Mike Robson.

- Fourrage crucial -

Dans la campagne à l'est de Damas, Hassan Touhan a érigé la tente qu'il avait l'habitude de planter dans la Badiya. A proximité, il a construit un petit enclos pour y garder des dizaines de moutons et de chèvres.

"Avant, j'avais l'habitude d'emmener mes moutons jusqu'à la frontière irakienne", se souvient cet éleveur quinquagénaire.

"Mais la guerre a entravé nos mouvements (...) Désormais nous cherchons la sécurité, plutôt que la nourriture du bétail", ajoute-t-il.

Pour aider les éleveurs face à la crise, la FAO leur fournit du fourrage et des services vétérinaires, tout en oeuvrant à accroître le cheptel grâce à l'insémination artificielle.

"Le fourrage est la véritable clé", reconnaît M. Robson, se félicitant de la reprise de la production dans certaines régions.

Propriétaire d'un élevage bovin dans les environs de Damas, Saleh Farrah a été contraint de vendre sa préférée, Saada, pour avoir de quoi nourrir le reste du troupeau.

Naguère il faisait pâturer les bêtes sur ses terres. Mais il peine maintenant à les irriguer en raison des pénuries de carburant et d'électricité.

"Le fourrage à lui seul représente près de 75% des coûts d'élevage", reconnaît ce paysan de 59 ans.

Sans surprise, cela se répercute sur l'assiette du consommateur, dit-il: "Manger de la viande est devenu très coûteux. Pareil pour le lait, le yaourt et le fromage".

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