Guerre commerciale : Huawei, nouveau levier de négociation pour Trump

Guerre commerciale : Huawei, nouveau levier de négociation pour Trump©Boursier.com

Boursier.com, publié le vendredi 24 mai 2019 à 23h05

Après avoir placé le géant chinois des télécoms sur liste noire, Donald Trump a lié pour la 1è fois Huawei avec les négociations commerciales avec Pékin. Les Etats-Unis espèrent que la Chine lâchera du lest pour soutenir son fleuron industriel.

Pour sortir de l'impasse où sont tombées les négociations commerciales depuis deux semaines, les Etats-Unis pourraient se servir du cas Huawei pour faire pression sur Pékin. Alors que les deux dossiers étaient restés officiellement distincts jusqu'ici, Donald Trump a indiqué que le géant chinois des télécoms -placé depuis le 16 mai sur une liste noire aux Etats-Unis-, pourrait être "inclus d'une manière ou d'une autre" dans un futur accord commercial.

S'exprimant devant des journalistes, le président américain a affirmé jeudi soir que Huawei (accusé d'espionnage par Washington) "est quelque chose de très dangereux. Vous regardez ce qu'ils ont fait d'un point de vue sécurité, d'un point de vue militaire, c'est très dangereux". Trump a cependant ajouté que "c'est possible que Huawei soit inclus dans une sorte de deal commercial. Si on a un accord, je vois bien Huawei inclus d'une manière ou d'une autre", a-t-il ajouté.

Pékin accuse Washington de vouloir "faire disparaître" Huawei

Cette semaine, Pékin est monté au créneau pour défendre son fleuron industriel, en adressant à Washington une "protestation solennelle". Le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, a dénoncé "l'utilisation de la puissance américaine pour faire disparaître des entreprises privées chinoises, comme Huawei". Il a ajouté que l'attitude américaine est "typique du harcèlement économique" destiné à "entraver le processus de développement" de son pays.

Pour l'instant, depuis l'échec du 10 mai dernier, aucune nouvelle réunion n'est prévue entre les négociateurs américains et chinois, avant une rencontre programmée entre Donald Trump et son homologue Xi Jinping, à l'occasion du sommet du G20 des 8 et 29 juin prochain à Osaka, au Japon.

Huawei monnaie d'échange pour obtenir des changements structurels en Chine ?

Selon de sources proches du dossier citées lundi par l'agence 'Bloomberg', les dirigeants de Huawei eux-mêmes sont persuadés que leur compagnie est devenue une monnaie d'échange dans les négociations commerciales, et que Huawei sera à nouveau autorisé à acheter des services et de composants à ses fournisseurs américains si un accord est conclu entre Washington et Pékin.

Rappelons que Washington cherche à obtenir de Pékin un accord global très ambitieux, que la Chine peut difficilement accepter en l'état actuel sans perdre la face.

L'administration Trump exige bien sûr la réduction du colossal déficit commercial américain avec la Chine, qui a atteint un record de 419 milliards de dollars en 2018. Mais Washington réclame aussi à la deuxième économie mondiale des "changements structurels" sur toute une série de griefs américains : vol de propriété intellectuelle et de secrets commerciaux, transfert de technologies, concurrence, accès aux marchés financiers et manipulation de la devise chinoise, le yuan. Ce dernier a baissé de 8% depuis un an face au dollar, relançant les spéculations sur une guerre des devises.

Un délai de grâce de 90 jours, jusqu'au 19 août

La semaine dernière, Donald Trump a donc franchi un niveau supplémentaire dans sa bataille contre Huawei, entamée il y de longs mois. Via un décret présidentiel, le groupe chinois (leader mondial des équipements de réseaux et numéro deux mondial des smartphones) a été purement et simplement exclu du marché américain.

Huawei a aussi été placé le 16 mai sur la liste noire américaine ("Entity list"), qui répertorie les personnes et compagnies considérées comme des menaces à la sécurité nationale des Etats-Unis. En conséquence, Huawei ne pourra plus acheter de composants à des firmes américaines, sauf s'il obtient une autorisation spéciale de l'administration américaine.

La Maison Blanche a toutefois pris soin d'assortir l'entrée en vigueur de ces sanctions contre Huawei d'un délai de grâce de 90 jours, jusqu'au 19 août prochain, ce qui laisse la possibilité de les réduire ou de les annuler en cas d'accord commercial global...

Les ventes de smartphones Huawei pourraient chuter d'un quart

Si Washington met en oeuvre ces sanctions contre Huawei, les analystes financiers estiment que le géant chinois en souffrirait gravement. D'après une étude menée par Fubon Research et Strategy Analytics, citée vendredi par l'agence 'Reuters', les livraisons de smartphones de Huawei pourraient baisser de 4% à 24% en 2019 si les sanctions américaines restent en place.

Le groupe chinois, qui contrôle près de 30% du marché mondial des smartphones selon le cabinet spécialisé IDC, a vendu 208 millions d'appareils l'an dernier, dont la moitié hors de Chine. L'Europe est son principal marché pour les modèles haut de gamme.

Mais "Huawei pourrait être rayé du marché du smartphone en Europe de l'Ouest l'an prochain s'il n'a plus accès à Google" (et son système d'exploitation Android), dit Linda Sui, directrice des stratégies sur le smartphone chez Strategy Analytics, citée par 'Reuters'.

Le déploiement de la G5 menacé dans le scénario du pire

Huawei est en outre le leader mondial dans le déploiement des futurs réseaux mobiles de 5ème génération, la 5G, qui pourrait prendre du retard partout dans le monde si Huawei ne peut plus se fournir en composants auprès de ses nombreux sous-traitants américains (Broadcom, Qualcomm, Lumentum, Xilinx...) A court terme, le groupe a accru ses stocks de précaution pour tenir au moins trois mois, et il développe aussi son propre système d'exploitation pour remplacer Android de Google (Alphabet) sur ses smartphones.

En France, le patron d'Orange, Stéphane Richard, a exprimé cette semaine l'inquiétude des opérateurs européens, affirmant sur 'BFM Business' que "tout le secteur est extrêmement inquiet de ce qu'il se passe".

"Dans ce qu'il se passe aujourd'hui, ceux qui vont subir les dommages collatéraux, ce sont les européens... Les Américains vont faire la 5G sans Huawei et les Chinois vont la faire avec Huawei", a poursuivi Stéphane Richard.

"Le noeud du problème, il est en Europe. Et la question est simple : l'Europe a-t-elle la volonté de se démarquer des positions américaines, de maintenir une forme d'équilibre entre les impératifs de sécurité et la nécessaire diversité dans les équipements ?" s'est interrogé le dirigeant du premier opérateur télécoms français.

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