Kosovo: le nouveau Premier ministre prêt à tourner la page des taxes

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Le nouveau Premier ministre Albin Kurti passe en revue la garde d'honneur, le 4 février 2020 à Pristina, au Kosovo
Le nouveau Premier ministre Albin Kurti passe en revue la garde d'honneur, le 4 février 2020 à Pristina, au Kosovo
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© AFP, Armend NIMANI

AFP, publié le dimanche 23 février 2020 à 10h24

Le nouveau Premier ministre du Kosovo renversait jadis des camions de marchandises serbes qu'il ne voulait pas voir en terre kosovare. Aujourd'hui, Albin Kurti se dit prêt à abolir les droits de douane punitifs infligés aux produits serbes par le précédent gouvernement.

Le chef de cabinet arrivé en fonction début février bénéficie en la matière du soutien d'une bonne partie des 1,8 million d'habitants de l'ancienne province serbe mais il marche sur des oeufs. 

Soumis à pressions internationales intenses pour lever les tarifs douaniers et relancer le dialogue avec Belgrade, il se heurte à l'hostilité des anciens combattants indépendantistes passés dans l'opposition après avoir dominé la vie politique depuis l'indépendance proclamée en 2008.

L'ancien leader étudiant s'est dit "prêt" récemment sur Facebook "à abolir les taxes de 100%" imposées fin 2018 par l'ex-Premier ministre Ramush Haradinaj, en rétorsion au blocage de l'entrée du Kosovo dans Interpol par Belgrade, qui ne reconnaît toujours pas son ancienne province.

Ces taxes "seront remplacées par le principe de réciprocité entre les deux Etats" dans les domaines politique, économique et commercial, déclare-t-il. 

Ce concept communément en usage dans les relations internationales pourrait entraîner par exemple le bannissement des plaques serbes du Kosovo, les voitures munies de plaques kosovares étant interdites en Serbie.

Les taxes "font du mal au Kosovo, font fuir les entreprises et les emplois", répète sans cesse Richard Grenell, l'émissaire américain pour Belgrade et Pristina.

- "Fierté nationale" -

Les partis d'opposition issus de la guérilla ayant combattu les forces serbes durant la guerre de 1998-99, un conflit qui a fait plus de 13.000 morts, s'opposent à toute concession commerciale.

L'opposition tente de recueillir le quorum du tiers des voix nécessaires au Parlement pour convoquer une séance extraordinaire et tenter de mobiliser l'opinion. 

Ramush Haradinaj a demandé au Premier ministre de renoncer malgré "les gains politiques temporaires que vous pourriez obtenir de la communauté internationale. Nous devons être unis contre la Serbie jusqu'à la reconnaissance mutuelle". Son parti, l'AAK, brandit la menace de manifestations de rues.

Les droits de douane sont une "réaction digne de notre Etat face aux attaques serbes", martèle Kadri Veseli, leader du PDK, principale formation d'opposition.

Pour Shpetim Gashi, analyste au Conseil pour la gouvernance inclusive, un cabinet d'études américain, le sujet dépasse les "barrières douanières" et touche à la "fierté nationale". 

"Albin Kurti va marcher sur la corde raide en les remplaçant par la +réciprocité+", déclare-t-il à l'AFP.

L'Union européenne comme Washington font de la normalisation des relations entre les deux voisins une priorité, au nom du développement économique et d'une future intégration dans l'UE.  

- "Pas éternels" -

De nombreux Kosovars voient d'un bon oeil la démarche du nouveau Premier ministre. Selon une enquête du Centre kosovar des études de sécurité, 60% des personnes interrogées sont pour l'abolition des taxes contre 35% d'avis contraire. 

"J'avais soutenu les représailles douanières mais ça ne peut pas durer pour l'éternité", dit à l'AFP Ekrem Hoxha, un technicien de 40 ans.

Même son de cloche chez Muhamet Sejdiu,  épicier de 32 ans. "J'avais compris les raisons derrière les taxes, la Serbie va vraiment trop loin", estime-t-il. "Mais il est temps de revenir à la normale. Dans mes rayons, j'ai des produits bulgares, macédoniens, albanais, monténégrins, européens (...) Ca ne me dérangerait pas d'avoir des marchandises serbes".

La Serbie exportait au Kosovo quelque 400 millions d'euros annuels de marchandises et des économistes comme Safet Gerxhaliu appellent également à la normalisation.

"Il faudrait ouvrir un dialogue concret sur l'élimination des barrières et faire des affaires non seulement entre le Kosovo et la Serbie mais dans toute la région", juge-t-il.

En échange, la Serbie est priée par Bruxelles comme par Washington de cesser sa campagne pour convaincre diverses capitales de révoquer leur reconnaissance du Kosovo. 

Selon Pristina, le Kosovo est reconnu par plus de 115 pays. Si l'on en croit Belgrade ils sont désormais moins de 100.

Albin Kurti se déclare prêt à rouvrir un dialogue "axé sur la reconnaissance mutuelle". L'ancien rebelle semble en tout cas avoir tourné la page de son passé tumultueux, lui qui a connu les geôles de Slobodan Milosevic, prôné l'émeute contre la tutelle serbe puis contre des dirigeants kosovars "usurpateurs".

"Il est clair que Albin Kurti évolue", constate Agron Bajrami, rédacteur en chef du quotidien kosovar respecté Koha Ditore. "Le temps où ils renversaient des camions serbes est révolu".

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