Le mirage Greensill ou la mauvaise martingale de communes allemandes

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Le tribunal de Brême a placé mardi Greensill Bank, dont l'actif est évalué à 4,5 milliards d'euros, en redressement judiciaire.
Le tribunal de Brême a placé mardi Greensill Bank, dont l'actif est évalué à 4,5 milliards d'euros, en redressement judiciaire.
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© AFP, Patrik Stollarz

AFP, publié le mercredi 17 mars 2021 à 17h53

A Emmerich, ville allemande au bord du Rhin, le maire Peter Hinze ressent "une grande frustration" alors que sa commune, comme des dizaines d'autres, va perdre des millions d'euros confiés à Greensill Bank, établissement soupçonné de fraude et menacé de faillite.

A Emmerich, ville allemande au bord du Rhin, le maire Peter Hinze ressent "une grande frustration" alors que sa commune, comme des dizaines d'autres, va perdre des millions d'euros confiés à Greensill Bank, établissement soupçonné de fraude et menacé de faillite.

"Nous allons perdre 6 millions" soit un tiers des liquidités disponibles, confirme à l'AFP l'édile dont la commune de 30.000 habitants, située en Rhénanie-du-Nord-Westphalie (nord-ouest), va devoir rogner sur ses dépenses courantes pour éponger ce préjudice.

La municipalité avait placé cette somme sur les comptes d'une discrète banque de Brême (nord), rebaptisée Greensill en 2014 après son rachat par un groupe financier britannique éponyme, spécialisé dans l'affacturage.

Mi-février, Emmerich effectuait la plus importante de ses mises en confiant 5 millions d'euros à l'établissement. Le 8 mars, c'est la claque : les activités de la banque sont suspendues sur ordre du superviseur financier allemand Bafin et mardi, le tribunal de Brême a placé Greensill Bank, dont l'actif est évalué à 4,5 milliards d'euros, en redressement judiciaire.

Une bonne partie des dépôts, évalués à 3,6 milliards d'euros, proviennent de clients privés qui récupèreront leurs économies grâce à un fonds de garantie abondé par les banques privées du pays. 

Mais ce n'est pas le cas des communes allemandes, de gauche comme de droite, qui ont placé leur argent à l'établissement de Brême : elle vont laisser filer plus de 250 millions d'euros, selon un décompte partiel fait par l'AFP sur près de 25 communes. 

S'ajoute la région de Thuringe qui dit s'assoir sur 50 millions d'euros. 

Après les dégâts causés par la crise financière de 2008 et la découverte de montages financiers hasardeux par certaines collectivités locales, la garantie du fonds a été stoppée, en 2017, pour les communes et autres grands investisseurs.

La presse allemande estime la perte totale à environ 500 millions d'euros avec plus de 50 communes concernées.

- Série noire -

"L'Allemagne est championne du monde des exportations mais joue en ligue régionale quand il s'agit d'investissements", raillait récemment l'hebdomadaire Spiegel devant la catastrophe annoncée.

Car la confiance dans la place financière allemande a été sérieusement ébranlée ces dernières années par plusieurs faillites retentissantes : celle en 2008 de la filiale allemande de la banque américaine Lehman Brothers, celle de la banque d'investissement Maple Bank en 2016, et plus récemment le scandale ayant touché la société financière Wirecard.

Ces affaires ont "quelque chose en commun", explique l'expert financier Gerhard Schick au Spiegel : "Il arrive souvent qu'une petite banque, largement inconnue, modifie son modèle commercial - par exemple parce qu'elle est achetée par un acteur étranger (...). Les banques allemandes North Channel et Maple, par exemple, étaient la partie allemande de fraudes fiscales internationales et la Greensill Bank celle pour les transactions dangereuses de la société mère australo-britannique".

La maison-mère de Greensill a déposé le bilan le 8 mars au Royaume-Uni, une fois lâchée par un de ses assureurs et par des investisseurs doutant de la solidité de ses actifs.

En Allemagne, Bafin a déposé une plainte pénale contre l'établissement, soupçonnée de fraude comptable.

- Avertissement tardif -

Or pour M. Schick, le gendarme financier allemand porte aussi sa part de responsabilité, tout comme l'Association fédérale des banques allemandes (BdB), qui ont mis trop de temps à réagir.

"Ils ont remarqué en 2019 que les dépôts des clients de Greensill Bank explosaient (...) tout le monde a pu voir que Greensill rémunérait davantage les épargnants que les autres banques".

Des municipalités ont choisi l'établissement de Brême, bien noté, car il ne facturait pas les taux négatifs de 0,5% actuellement appliqués par les caisses d'épargne publiques et banques mutualistes.

L'Etat fédéral ne demandait-il pas aux communes de "maintenir leur solidité financière et ne pas se laisser accabler par des intérêts négatifs", comme le souligne M. Hinze ?

Une bonne vingtaine de villes vont désormais tenter de récupérer une partie de leur mise et comptent lancer des "actions en responsabilité".

La Bafin avait commandé un audit sur la banque en septembre puis y a dépêché un représentant spécial en janvier : autant de décisions rares mais non divulguées en raison du "respect strict de la confidentialité", explique l'autorité. 

A la municipalité d'Osnabrück, en Basse-Saxe (nord), le responsable des Finances, Thomas Fillep, enrage. 

En connaissance de ces signaux d'alarme, sa ville n'aurait jamais investi 11,5 millions d'euros de plus à mi-novembre chez Greensill, portant son exposition totale à 14 millions d'euros, a-t-il clamé dans la presse.

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