Les "coronabonds", pomme de discorde de l'Europe

Les "coronabonds", pomme de discorde de l'Europe©Boursier.com

Boursier.com, publié le mardi 31 mars 2020 à 21h55

Le ministre des Finances allemand, Olaf Scholz, a renouvelé mardi l'opposition de Berlin à l'émission d'emprunts communs européens afin de lutter contre le coronavirus. Il estime qu'il y a d'autres moyens de mettre en oeuvre la solidarité européenne.

Le choc créé par la pandémie de coronavirus a relancé l'idée de mutualiser la dette européenne, mettant une nouvelle fois en évidence la difficulté pour les gouvernements européens d'apporter une réponse coordonnée aux crises successives auxquelles l'Union européenne est confrontée.

Ces dernières semaines, les appels en faveur de l'émission d'obligations communes, des "coronabonds", se sont multipliés notamment de la part de la France,de l'Espagne et de l'Italie. Mais ces appels se sont heurtés une nouvelle fois à l'opposition de l'Allemagne et des Pays-Bas, l'Autriche et la Finlande comme lors des précédentes crises de 2008 à 2012.

Oui à la solidarité, mais sans mutualiser la dette

Mardi, le ministre des Finances allemand, Olaf Scholz, a une nouvelle fois déclaré que son pays était "prêt" à "faire jouer la solidarité européenne" face à la pandémie du coronavirus dans la zone euro, mais il a refusé toute mutualisation des dettes. "Nous sommes prêts à la solidarité, mais une solidarité bien pensée", a commenté le ministre, également vice-chancelier, issu des rangs du SPD (Parti social-démocrate).

Olaf Scholz a notamment appelé à mobiliser les ressources budgétaires de l'Union européenne en priorité vers les pays "ayant les besoins les plus importants", que ce soit d'un point de vue sanitaire ou économique.

Vers un recours au MES, le "FMI européen" ?

Le 26 mars dernier, lors d'un conseil européen, la chancelière allemande, Angela Merkel, avait déjà écarté cette hypothèse des "coronabonds", affirmant qu'elle privilégierait les moyens budgétaires déjà existants, notamment le mécanisme européen de stabilité (MES). Le MES est le fonds de secours de la zone euro, une sorte de "FMI européen", créé en 2012 lors de la crise de l'euro.

L'Italie s'est opposée au recours au MES, dans la mesure où son aide s'accompagne (comme pour la Grèce ou Chypre par le passé) d'engagements des pays bénéficiaires à mettre en oeuvre des réformes profondes afin de réduire leur dette, ce que Rome considère comme une perte de souveraineté inacceptable.

Des écarts de taux importants dans la zone euro

Actuellement, les obligations de chaque pays européen sont émises et sont cotées séparément, et les pays les plus solides financièrement, comme l'Allemagne, bénéficient de taux d'intérêts plus bas que les pays les plus endettés comme l'Italie.

Ainsi, mardi, sur les marchés obligataires, Berlin bénéficiait d'un taux négatif de -0,48% sur ses emprunts à 10 ans (les acquéreurs "paient" pour posséder les "Bund" allemands), alors que le taux des emprunts italiens à 10 ans était de 1,52%, les investisseurs exigeant une prime pour détenir ces titres, car ils jugent le risque d'insolvabilité plus élevé pour Rome que pour Berlin.

Certains économistes craignent que la crise du coronavirus, qui va entraîner une explosion de la dette italienne (mais aussi des autres pays de la zone euro) ne crée de nouveaux remous sur le marché de la dette européenne. Lors de la crise de l'euro en 2010-2012, le taux de l'emprunt italien à 10 ans avait bondi jusqu'à 7%, posant la question de la possible défaillance de la péninsule italienne et soumettant l'euro, la devise commune européenne, à une forte pression.

La BCE à la manoeuvre avec 750 milliards d'euros

Toutefois, le risque de crise semble pour l'instant limité en zone euro, compte tenu des mesures choc annoncées par la Banque centrale européenne (BCE), l'institution qui incarne pour l'instant le mieux la solidarité européenne. La BCE a ainsi annoncé le 18 mars qu'elle allait lancer un programme spécial de rachat de 750 milliards d'euros de dette publique et privée d'ici à la fin de l'année, un outil puissant pour empêcher les écarts de taux ("spreads") de grimper de façon incontrôlée.

Les détenteurs de dette italienne (banques, assureurs vie, fonds d'investissement) pourront ainsi revendre leurs créances à la BCE, ce qui contribuera à les rassurer, et les encouragera à continuer de prêter de l'argent à l'Italie à des taux abordables. La BCE a utilisé de mars 2015 à la fin 2018 ces opérations dites d'"assouplissement quantitatif" (ou "QE" pour "quantitative easing" en anglais), qu'elle a repris depuis novembre 2019 afin de faire face au ralentissement de la croissance de la zone euro.

Un embryon de réponse sanitaire commune européenne

En attendant une réponse budgétaire de grande ampleur, l'UE a annoncé l'assouplissement de ses règles budgétaires et la levée d'un fonds de 37 milliards de dollars pour lutter contre les effets du Covid-19.

L'Union européenne a aussi commencé à échafauder une réponse sanitaire contre le Covid-19. Lors du Conseil européen du 26 mars, la nécessité d'une réponse sanitaire coordonnée a été évoquée, avec appels d'offre communs pour obtenir du matériel médical ou encore des budgets européens pour la recherche. Le 19 mars, il a aussi été décidé de créer une réserve de matériel médical (masques et appareils respiratoires) financée à 90% par la Commission européenne, avec 10% restant à charge des pays accueillant ces réserves.

En outre, depuis une semaine, plusieurs Länder allemands ont initié un mouvement de solidarité européenne, en accueillant des patients français et italiens atteints du Covid-19 à la demande de la Commission européenne.

Emmanuel Macron appelle à une "solidarité européenne forte, au niveau sanitaire et budgétaire"

Dans un entretien publié vendredi soir par plusieurs journaux italiens, Emmanuel Macron a appelé à plus de solidarité et à une riposte commune à la pandémie.

"Est-ce que l'UE, la zone euro se résument à une institution monétaire et un ensemble de règles, très assouplies, qui permettent à chaque Etat d'agir de son côté ? Ou agit-on ensemble pour financer nos dépenses, nos besoins dans cette crise vitale?", a-t-il demandé.

"Nous ne surmonterons pas cette crise sans une solidarité européenne forte, au niveau sanitaire et budgétaire", a ajouté le chef de l'Etat français.

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