Pour réindustrialiser l'Europe, Louis Gallois prône le modèle coréen

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Le capitaine d'industrie Louis Gallois le 1er juin 2021 à Paris
Le capitaine d'industrie Louis Gallois le 1er juin 2021 à Paris
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© AFP, JOEL SAGET

AFP, publié le vendredi 18 juin 2021 à 09h02

Pour lui, "industrie" est l'un des plus beaux mots qui soit, synonyme de technologie, savoirs, balance commerciale, emplois et aménagement du territoire. Après avoir dirigé Snecma (devenu Safran), Aerospatiale, EADS (devenu Airbus), la SNCF et PSA (aujourd'hui Stellantis), Louis Gallois copréside aujourd'hui le club de réflexion "La Fabrique de l'Industrie".

Pour lui, "industrie" est l'un des plus beaux mots qui soit, synonyme de technologie, savoirs, balance commerciale, emplois et aménagement du territoire. Après avoir dirigé Snecma (devenu Safran), Aerospatiale, EADS (devenu Airbus), la SNCF et PSA (aujourd'hui Stellantis), Louis Gallois copréside aujourd'hui le club de réflexion "La Fabrique de l'Industrie".

Il plaide pour une réindustrialisation de la France et de l'Europe "à la coréenne", mêlant investissement, innovation, recherche et planification, afin d'éviter "l'humiliation" connue selon lui par les Français de ne pas avoir encore réussi à produire un vaccin face au Covid-19. Il a répondu aux questions de l'AFP.

Q: Quelles sont les priorités pour relancer l'industrie en France ?

R: Il n'y a pas de recette miracle, il faut de la persévérance et de la cohérence dans la politique de l'offre que la France mène depuis 2013-14. Autour de trois éléments: investissement, innovation et compétences. Cette politique a permis d'arrêter le déclin de l'industrie, il faut continuer.

Pour investir, il faut des fonds propres, la baisse des impôts de production est une mesure extrêmement utile qui permet de dégager des marges, comme l'a été le CICE (crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi), transformé par Emmanuel Macron en allègement de charges sociales.

Mais la crise du Covid s'est traduite par un endettement accru des entreprises et va donc poser avec plus d'acuité encore la question des fonds propres dans un certain nombre d'entreprises. La question du remboursement ou de la consolidation des prêts garantis par l'Etat (PGE) sera inévitable pour certaines entreprises.

En matière d'innovation, les financements existent. Il faut sans doute simplifier les mesures mises en place depuis une dizaine d'années. Idem pour les compétences, il faut simplifier l'ambitieuse réforme de la formation professionnelle. Je suggère en particulier de mieux articuler lycées professionnels et apprentissage. 

Enfin, il faut que les territoires soient attractifs, car les industries ne s'installent pas en ville. Il faut des infrastructures, des services, le très haut débit. La route entre Alès et Nîmes est encore sur 15 kilomètres à deux voies; ça pénalise la transformation du bassin d'Alès. Au Creusot, le bassin fait des efforts considérables pour créer du logement, changer son image. L'attractivité ça se construit.

Q: La souveraineté, un mot remis à la mode par la crise du Covid: est-elle encore possible en matière industrielle en France ?

R: La question de la souveraineté se pose avec acuité sur certains secteurs essentiels que le pays ou l'Europe doit maîtriser: alimentation, santé, nucléaire, aéronautique, défense, spatial et semi-conducteurs.

Mais la souveraineté, cela ne veut pas dire tout faire en France. Cela veut dire pouvoir parler d'égal à égal avec les autres pays industriels. Voilà pourquoi il faut absolument soutenir la recherche et la culture mathématique. Or la France n'a pas consacré en 2018 plus de 0,8% de son PIB à la recherche publique, contre 1,3% en 1995. En incluant la recherche privée, la recherche totale est à 2,2% du PIB, là où il faudrait être à 3%. C'était l'objectif, les moyens n'ont pas suivi, les Allemands sont à 3,1%, les Américains à plus de 3%, les Coréens sont à 4,5%. Nous avons un vrai risque de décrochage, on l'a vu sur les vaccins. Nous risquons de bâtir notre industrie avec les technologies des autres.

Q: Est-il possible de réaliser à la fois la transition énergétique et une relocalisation de l'industrie ?

R: Oui, avec une industrie qui se verdit, sur les nouvelles énergies, les matériaux isolants, les plastiques biodégradables, les pompes à chaleur, les systèmes de gestion de l'énergie - et j'ajoute l'énergie nucléaire, une énergie pilotable qui ne dégage pas de CO2. C'est un sujet sur lequel je vais m'investir.

Pour mettre cela en oeuvre, je propose une planification sur le modèle de la Corée du Sud: le pays se fixe une priorité pour 5 et 10 ans, le Parlement vote les lois de programmation (énergie, recherche, formation professionnelle..). Il faut aussi un véritable ministère de l'Industrie, réunissant Energie et recherche technologique, et un suivi assuré par un Conseil du Plan, comme il y a un Conseil de Défense.

Q: Ce sont des recettes du capitalisme d'Etat d'il y a 50 ans, non ?

R: Ce sont des recettes qui marchent en Corée du Sud, un pays que je connais bien et qui m'inspire beaucoup car c'est un pays de 50 millions d'habitants donc de taille comparable au nôtre, qui n'a aucune ressource naturelle et qui est entouré par des voisins aussi accommodants que la Chine, le Japon, la Russie et la Corée du Nord. Ils ont décidé en 2000 le plan Cyber alors qu'ils étaient en retard sur les technologies de l'électronique. Vingt ans après, ils ont Samsung et LG, et c'est le pays le plus connecté du monde. En 2010, ils ont fait un plan sur le climat. C'est un succès.

Ce pays montre que la planification de l'effort de l'Etat peut être efficace. D'ailleurs, toutes les entreprises planifient, pourquoi l'Etat ne planifierait-il pas son action ? Les opérateurs privés ont besoin de savoir où veut aller l'Etat.

(Propos recueillis par Isabel MALSANG) 

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