Repreneurs défaillants: des projets en manque d'expertise, de finances ou court-termistes

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Fabrication d'une turbine à gaz, à l'usine General Electric de Belfort, le 27 octobre 2015
Fabrication d'une turbine à gaz, à l'usine General Electric de Belfort, le 27 octobre 2015
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© AFP, SEBASTIEN BOZON

AFP, publié le vendredi 07 juin 2019 à 10h41

Ascoval, General Electric et Whirlpool: l'accumulation récente de sauvetages ratés d'entreprises révèle des logiques d'investissement à très court terme risquées, mais également un manque d'expertise ou d'assise financière des repreneurs, selon des experts.

Un an à peine après la reprise du site d'Amiens du fabricant d'appareils électroménager américain Whirlpool par l'industriel Nicolas Decayeux, l'entreprise a été placée lundi en redressement judiciaire, avec une période d'observation de six mois.

Rebaptisée WN, elle devait se lancer notamment dans la production de casiers réfrigérés connectés et la fabrication de chargeurs de batteries pour vélos et voitures mais n'a pas trouvé de débouchés suffisants.

L'entrepreneur picard avait il y a un an un "discours rôdé" et "une bonne idée, mais qui n'est pas en phase avec la réalité actuelle", estime Thierry Montéran, avocat spécialisé dans la restructuration d'entreprises.

Sans "expertise" dans le secteur concerné ni l'appui de "fonds suffisants", le pari était compliqué, ajoute t-il.

Plus généralement, "qui dit reprise, dit risque stratégique et financier", rappelle Xavier Ragot, président de l'Observatoire Français des Conjonctures (OFCE).

Sachant qu'"environ 50%" des fusions acquisitions échouent, "il n'est pas surprenant qu'il existe des repreneurs défaillants", souligne t-il auprès de l'AFP.

Les salariés de l'ex-aciérie Ascoval de Saint-Saulve (Nord) sont bien placés pour en témoigner, eux qui ont connu une série de déboires avec le retrait en février d'une offre de reprise par le groupe Altifort, et qui s'inquiètent des difficultés de leur nouvel actionnaire.

Propriétaire de British Steel récemment mis en faillite, le fonds Greybull Capital assure qu'il reste solidement aux commandes de l'aciérie française.

- Quel plan industriel ? -

"Quand on voit la chronique des repreneurs d'Ascoval et aujourd'hui l'horizon qui est assuré seulement à six mois, on se dit qu'il y a un problème dans le plan industriel français", constate l'économiste de l'OFCE.

N'ont été prises en compte ni les spécificités du secteur sidérurgique, en surcapacité, ni la conjoncture économique européenne, fragilisée par le risque d'un Brexit fort, selon lui.

Le groupe General Electric, qui a annoncé la suppression d'un millier de postes, avait racheté le pôle énergie du fleuron français Alstom en 2015. Mais, le géant américain de l'électrique n'avait pas anticipé l'effondrement des commandes des turbines, qui a fait fondre ses revenus.

Toutefois, s'en tenir à l'explication d'un retournement imprévu de conjoncture serait adhérer à une "vision un peu naïve", car il n'y a pas que des "repreneurs malchanceux". 

Pour le président de l'OFCE, certains "utilisent des stratégies financières agressives", profitant d'écarts temporaires entre la valeur de marché et la valeur comptable d'entreprises en difficulté, et espérant réaliser un profit en découpant leurs actifs pour les "revendre séparément".

Les rebondissements autour de British Steel ont braqué les projecteurs sur Greybull Capital, fonds spécialisé dans le redressement d'entreprises.

Celui-ci a connu plusieurs revers en accompagnant des entreprises britanniques qui ont fini par déposer le bilan comme les magasins d'électroménager Comet. Le cas le plus emblématique reste celui de la compagnie aérienne Monarch, qui a fait faillite en 2017 et disparu du jour au lendemain.

Ce type de repreneurs déstabilisent le marché en créant des "logiques financières de très court-terme", estime M. Ragot.

Volontaires ou non, ces reprises avortées soulignent la nécessité pour les régulateurs de s'appuyer sur une "vision industrielle" plus solide et "d'allonger les horizons stratégiques des acteurs financiers", conclut-il.

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